Citation du moment : "Tous ceux qui veulent protéger une société démocratique, ouverte, doivent absolument exprimer leurs opinions avec confiance, avec joie, et avec humour. Et l’art permet précisément d’explorer et d’expérimenter ces modes d’approches de la réalité, à la fois critiques et procurant du plaisir. Je pense qu’une des choses les plus formidables de l’art, c’est qu’il tente de se débattre avec la complexité de notre expérience, sans essayer de l’éliminer ou de la réduire." Ralph Rudolph

Port déplaisant

Comment est-on arrivé à constituer la ZAD de la Dune ? Explications en alexandrins.

Le marquis d’Akena, ambitieux Chaboté,
Désireux de laisser sur la Terre sa trace,
Ressort de son chapeau, joli tour de passe-passe,
Un projet dispendieux qu’on croyait enterré.

Pendant dix-huit années, maire de sa commune,
Il œuvra sans répit, se démena sans trêve
Pour donner, lui vivant, existence à son rêve.
Et pourquoi pas son nom, même à titre posthume ?

Patron hyperactif, avide de conquêtes,
Tout au long des années il a su se doter
D’un solide réseau sur quoi il peut compter.
Ça sert toujours d’avoir de multiples casquettes !

Un port à Bretignolles, quelle idée singulière
Quand on connaît la côte et sa fragilité !
Jamais nos vieux marins, dans leur sagacité,
N’auraient osé s’ancrer à La Normandelière.

L’on sait bien qu’en Vendée, pays de mer et vent,
Nombreux sont les bateaux, même si peu naviguent
Et restent sagement bien à l’abri des digues,
Résidences secondaires de riches estivants.

Le chéquier côté cœur, ils courent les salons,
Se prennent pour Van den Hed ou bien pour Tabarly,
Et vont au Grand pavois,  au Nautic de Paris,
Pour s’offrir le plus cher, le plus gros,  le plus long.

Car c’est ça qu’il leur faut, et non une pinasse
Pour se risquer en mer et quitter les Minimes.
Ils se rêvent corsaires, mais « marins » pour la frime,
Ils  n’iront pas plus loin que Saint-Martin ou Ars.

Vêtus  en Guy Cotten ou en Mât de Misaine,
Bien loin du projet de cingler vers l’horizon,
Ils prendront l’apéro sans quitter le ponton
En rêvant au soleil d’aventures lointaines.

Ils n’affronteront pas un vent de force deux
Mais monteront la garde, au cas où, d’aventure,
Un minable Forban (1) menaçait d’éraflure
La coque rutilante de leur jouet luxueux.

Ils ne seront jamais, ces marins dérisoires,
Héros du Vendée-Globe par procuration
Assis devant l’écran de leur télévision,
Que simples capitaines de bateau-lavoir…

Ce que Brot refusa, Brocart l’a accepté.
Sur la dune sacrifiée un beau jour affluèrent
Tronçonneuses affutées, monstrueux bulldozers.
Il a suffi pour ça de changer de préfet !

Rois de l’immobilier, investisseurs cupides
Se frottèrent les mains, enchantés du cadeau.
De vils ragots prétendent  que chez Bénéteau
L’on fêta au champagne ce projet stupide.

Site protégé, dit-on, par Natura deux mille,
Ses dunes et ses marais, que l’on croyait classés
Pour la richesse de leur  biodiversité,
Allaient-ils succomber au caprice d’un édile ?

Aussitôt que signé le décret fatidique,
Les lames acérées et les pelles fouisseuses
Bousculant leurs victimes,  machines dévoreuses,
Se mirent à l’ouvrage en un ballet tragique.

Frissonnèrent alors les plantes protégées
Et tous les animaux des mares et des  jachères.
Ne sachant pas pourquoi on leur faisait la guerre,
Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés.

Ce chantier allait être  un modèle de vertu.
On allait remédier aux nuisantes actions
En déplaçant asperges, immortelles et tritons.
Les opposants n’en furent pourtant pas convaincus

Et rassemblés en masse, craignant l’irrémédiable,
Montèrent au grand-mât pour, depuis la « Vigie »,
Blâmer les responsables de cette gabegie
Et crier leur colère aux arrogants notables.

Bourrés de certitudes, ceux-ci, aveugles et sourds,
Invoquant le bon droit et  la légalité,
S’attablèrent sans vergogne avec avidité
Comme autour de charognes se pressent  les vautours.

Sur la dune outragée l’on créa une ZAD
Et l’on porta l’affaire devant le tribunal.
Mais le juge rendit un verdict fatal
Et les engins reprirent leur triste cavalcade.

Or l’on sait que Neptune,  en ses brusques colères,
Des plages les plus calmes fait une cible idéale
Pour peu qu’une tempête, un ouragan fatal
Viennent, imitant Xynthia, peupler les cimetières.

Verra-t-on se réaliser, affront ultime,
Cette prophétie dont on peut craindre l’augure ?
Érigera-t-on alors, don de la préfecture,
Comme à L’Aiguillon un monument aux victimes ?

J.B.

(1) Je l'ai vécu à St Martin de Ré, en juillet 2014 où, fuyant un force 7 sur notre Forban Pêcheur d'étoiles, nous nous étions réfugiés dans le port et glissés entre deux superbes 45 pieds tout neufs. Les « marins » de ces géants (le Pêcheur d'étoiles ne fait que 19 pieds), que nous dérangions au milieu de l'apéro du soir, au lieu de nous aider à l'amarrage, avaient bien veillé, gaffes et pare-battages en main, à ce que nous n'effleurions pas leur carène. Le lendemain, nous appareillions pour l'Aiguillon, par force 6, tandis qu'eux restaient sagement au port attendant la fin du coup de vent.

Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés : citation tirée de la fable "Les animaux malades de la peste" de Jean de la Fontaine.

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